Qu'est-ce que le modèle polyvagal du sens corporel ?

Le mois dernier, j'ai écrit un article sur la théorie polyvagale (TPV) de Porges : présentation, applications cliniques et liens avec la psychothérapie. Mon objectif ici est d'aller plus loin dans l'identification de ce qui peut être psychothérapeutique. Pour cela, je vais faire un petit détour. A l'occasion d'une intervention récente dans un DU sur l'Entretien Motivationnel (EM) à Lyon I pour présenter l'Approche Centrée sur la Personne, j'ai été amenée à m'intéresser aux travaux de Jan Winhall (JW) qui a élaboré le modèle polyvagal du sens corporel sur la base de sa pratique thérapeutique auprès de personnes en situation de dépendances.

Qui est Jan Winhall et quel est son apport ?

Jan Winhal (JW) est une psychothérapeute canadienne qui s'est spécialisée dans les traumatismes et les addictions. A partir de sa pratique auprès d'un groupe de femmes dépendantes à l'hôpital sur de nombreuses années et de ses recherches pour mieux comprendre ce qu'elles vivaient, elle a développé le modèle polyvagal du sens corporel, qui intègre à la fois : la théorie polyvagale (régulation autonome et sécurité), le focusing d’Eugene Gendlin (accès au sens corporel implicite) et les approches somatiques du trauma (importance de la sécurité relationnelle et de la co-régulation).
Les paradigmes de l'hôpital où elle intervenait ne lui convenaient pas considérant les manifestations du trauma et de l’addiction comme des comportements « inadaptés », la maladie comme une boucle de rétroaction traumatique. Elle a donc cherché dans d'autres directions au travers de ses lectures et de ses rencontres.
Elle va notamment être influencée par les travaux de Judith Lewis Herman (psychiatre, chercheuse et professeure américaine) reconnue comme l'une des figures majeures dans l'étude des traumatismes psychologiques. Cette dernière a mis en lumière le traumatisme comme racine des comportements humains y compris les conduites addictives qui sont pour elle des réponses adaptatives enracinées dans le système nerveux autonome (SNA). L'addiction est alors vue selon un prisme non culpabilisant mais comme une adaptation au trauma.
Ainsi, JW va prolonger et appliquer les intuitions de Judith Herman au champ des addictions en y intégrant les neurosciences (notamment la théorie polyvagale de Porges) et les travaux de Gendlin sur le focusing.
L'automutilation, les dépendances, sont en fait des stratégies de survie, des moyens adaptatifs pour faire face à l'insoutenable, lorsque l'on ne sent pas de sécurité dans le corps.
Son modèle intégratif vise à traiter les traumatismes et les addictions, à restaurer la régulation du système nerveux autonome et à développer la conscience corporelle comme ressource de sécurité. Autrement dit, il s'agit pour elle d'aider les patients à écouter leur sens corporel (felt sense) pour réguler leur système nerveux et comprendre leurs comportements adaptatifs, notamment les addictions. Voyons cela plus en détail.

Les concepts fondamentaux de son modèle

A quoi correspond la notion de "sens corporel" (felt sense) ?
Il est issu du focusing de Gendlin. Il s'agit d'une approche psycho-corporelle qui s'inscrit dans la psychothérapie humaniste et qui invite à se centrer sur notre ressenti corporel afin de mieux comprendre les situations vécues et d'apprendre à se positionner au plus juste dans l'existence.
L'expression "sens corporel" désigne à la fois : une perception corporelle globale, implicite et pré-verbale, une sensation porteuse de sens sur une situation vécue, une source d’orientation pour le changement thérapeutique. Il renvoie à une sensation corporelle globale, souvent floue, qui contient une information sur notre état interne. Pour Gendlin, le sens corporel est à la source du processus de changement car au moyen du focusing il va révéler peu à peu le signifiant encore implicite pour la personne.

Dans le modèle de Winhall, ce sens corporel devient un indicateur direct de l’état du système nerveux autonome. Le corps « sait » de façon inconsciente si l’environnement est sûr ou menaçant.

La sécurité neurophysiologique comme condition de changement :
Son modèle postule que le changement thérapeutique ne peut se faire que si la personne accède à un état de sécurité vagale ventrale. En effet, c’est le seul état où le système nerveux est simultanément régulé, connecté et capable d’intégrer de nouvelles expériences. Il permet un accès au sens corporel nécessaire pour embrayer le processus de changement.
Nous avons appris via la théorie polyvagale (TPV) qu'un danger génère une hyper activation sympathique et une menace extrême un effondrement dorsal. Les comportements type addictions, dissociation, auto-sabotage, sont entendus comme des stratégies autonomes de survie. Ils servent à réguler nos états internes. Ils permettent de passer d'un état anxieux de fuite ou de combat à un état de fermeture et d'engourdissement ou l'inverse. Par exemple, si la personne est dans un état de stress intense (peur, agitation, pensées en boucle), le corps cherche à baisser l'intensité, elle peut alors recourir à de l'alcool, du cannabis, de l'automutilation ou encore à une prise excessive et compulsive de nourriture. L'effet sera de passer vers un état moins intense (soulagement, engourdissement, déconnexion). Inversement, si cette personne est dans un état coupé de ses émotions, fatiguée, vide, le corps cherche alors à remonter en activation. Cette personne peut alors prendre de la cocaïne, du café, de la nicotine ou encore s'adonner à de la pornographie, aux jeux, aux sensations fortes ou encore faire preuve de comportements impulsifs, pour retourner vers un état plus intense (stimulation, énergie, sensation d’exister). La dépendance est le meilleur endroit pour survivre lorsqu'on ne perçoit pas le manque de sécurité dans le corps. La sécurité interne est peu développée ou difficilement accessible sous stress. Mais cette solution est coûteuse à long terme.
Les travaux de Deb Dana (La théorie polyvagale en thérapie : Engager le rythme de la régulation, 2022) montrent comment la Théorie Polyvagale de Porges peut être intégrée à la psychothérapie pour aider les patients à réguler leur système nerveux et restaurer un sentiment de sécurité. Dans l'espace thérapeutique, le système nerveux peut expérimenter la sécurité et mettre en place de nouvelles réponses adaptatives. Cela passe pour elle par le fait d'aider le patient à cartographier ses états autonomes (identifier ses déclencheurs, repérer les signaux corporels, comprendre ses réponses automatiques), par la mise en place d'une co-régulation (via des exercices corporels de régulation) et l'utilisation d'un langage polyvagal pour comprendre ses réactions.
Jan Winhall ajoute à ce processus l'écoute fine du ressenti corporel, l'exploration des comportements comme adaptations de survie et une approche non pathologisante des addictions. Elle approfondit l'approche de D. Dana en mettant le corps ressenti au centre du processus thérapeutique.

Voyons plus précisément comment elle procède.

Le processus thérapeutique dans ce modèle

Son modèle propose d'aider la personne à "se rapprocher d'elle-même", à identifier ses états autonomes à travers les sensations corporelles. Il est en effet possible d'établir une cartographie polyvagale du vécu corporel.
Des sensations de chaleur, d'ouverture, de respiration fluide, de présence à soi et aux autres vont faciliter l'engagement social, la curiosité, la régulation émotionnelle. Il s'agit de sensations qui renvoient à l'état vagal ventral (sécurité).
Des sensations de contraction musculaire, d'agitation, de coeur accéléré, de vigilance accrue, vont favoriser la protection active, la lutte ou la fuite. Elles se réfèrent à l'état sympathique (mobilisation).
Enfin, des sensations d'engourdissement, de fatigue extrême, de dissociation, de vide, permettent de se protéger en se retirant, de conserver son énergie.

Le modèle de JW partage avec le focusing, l'attention aux sensations corporelles implicites, une approche expérientielle plutôt que cognitive et l'idée que le corps guide le processus de transformations. JW ajoute une dimension neurophysiologique, le sens corporel devenant un outil de repérage des états polyvagaux.

Le travail thérapeutique consiste d'abord à restaurer un minimum de sécurité, à développer la régulation autonome et à ancrer la personne dans son corps. Ensuite les contenus traumatiques peuvent être travaillés efficacement.

En résumé, l'approche thérapeutique de JW consiste à développer la conscience du sens corporel, à identifier l'état autonome associé, à cultiver la sécurité (vagal ventral) et à permettre l'intégration des expériences traumatiques. L'objectif n'est pas juste de supprimer la dépendance mais de comprendre les états internes, de développer d'autres moyens de régulation (respiration, mouvement, lien social...) et de retrouver progressivement l'état de sécurité.

Plus concrètement, lors d'une séance, JW (Changer de regard sur le trauma et les addictions avec la Théorie Polyvagale et le Focusing, vidéo Youtube) propose tout d'abord d'établir la relation : « Vous essayez juste de survivre, de passer la nuit, je comprends ! ». Elle invite notamment le thérapeute à faire preuve de psycho-éducation en expliquant à la personne ce qu'elle vit sur le plan neurophysiologique. La personne ne sait pas comment réguler son état et la dépendance est une stratégie de régulation.
Ensuite, il s'agit de pratiquer le focusing, ralentir et apprendre aux gens à entrer en eux, à se mettre en lien avec soi-même. La dépendance empêche de ressentir car cela est trop menaçant. Il est nécessaire d'enseigner aux personnes comment le faire. Elle propose une co-régulation, les personnes se sentent en sécurité ensemble.
Enfin, quand le lien est établi, la personne peut commencer à être en lien avec elle-même. On peut passer ensuite à un travail en groupe.

Eléments de bibliographie

Dana, D. (2022). La théorie polyvagale en thérapie : Engager le rythme de la régulation (A. Touyarot, trad. ; préface S. W. Porges). Satas.
Porges, S. W. (2021). La théorie polyvagale : Fondements neurophysiologiques des émotions, de l’attachement, de la communication et de l’autorégulation. EDP Sciences.
Winhall, J. (2021). Treating trauma and addiction with the felt sense polyvagal model: A bottom-up approach. Routledge.

Winhall, J. (2025). 20 embodied practices for healing trauma and addiction: Using the felt sense polyvagal model. W. W. Norton & Company.


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