Qu'est-ce que la théorie polyvagale (TPV) ?
J'entends parler de la théorie polyvagale (TPV) autour de moi depuis un certain temps maintenant. J'avais aussi en tête les trois réactions possibles en cas de stress (fuite, combat, sidération). Mais tout cela restait vague et je ne faisais pas forcément directement de lien opératoire avec mon travail clinique que ce soit en psychologie clinique ou en psychologie du travail. Je suis en effet amenée à travailler régulièrement avec des personnes qui souffrent de stress post-traumatique et de troubles dissociatifs. C'est en m'intéressant aux travaux de collègues psychothérapeutes intégrant directement les apports de cette théorie à leur travail thérapeutique que j'ai fait l'effort de l'étudier plus sérieusement. Je vais donc tout d'abord présenter la TPV dans son ensemble. J'en aborderai ensuite les applications cliniques. J'irai voir ensuite les critiques et données empiriques récentes la concernant. Et enfin, j'ouvrirai sur la TPV et ses liens avec la psychothérapie.
Présentation de la théorie polyvagale (TPV)
La TPV a été proposée par Stephen Porges (psychologue américain, professeur de psychiatrie) dans les années 1990. Elle explique comment le système nerveux autonome (SNA) régule les réponses au stress, les émotions et les comportements sociaux et permet ainsi de comprendre nos réactions selon que nous sommes en sécurité, en danger ou en danger mortel. Elle indique le rôle central du nerf vague dans l'adaptation physiologique aux environnements perçus comme sûrs ou menaçants. Cette théorie s’inscrit aujourd’hui dans des approches intégratives du trauma et de la régulation émotionnelle souvent mobilisées dans les psychothérapies contemporaines.
Pour lui le système nerveux autonome (SNA) est composé de trois systèmes hiérarchisés qui correspondent à des stratégies adaptatives à notre environnement : le système vagal ventral, le système sympathique et le système vagal dorsal. Ainsi, lorsque nous nous sentons en sécurité, le système vagal ventral nous permet d'être calme, d'avoir une pensée claire, d'apprendre et de nous engager socialement. Il inhibe les réponses défensives pour favoriser la relation. Quand nous percevons un danger au sens large, le système sympathique mobilise l'énergie nécessaire pour y faire face (fuite, attaque, hypervigilance). Enfin, si nous percevons une menace extrême ou inévitable, le système vagal dorsal organise une stratégie de survie (figement, dissociation, repli/effondrement).
Ainsi, selon E. Josse (psychologue clinicienne et psychotraumatologue, vidéos IFEMDR), "nous pouvons développer tout le potentiel de nos ressources relationnelles, émotionnelles, cognitives et comportementales lorsque nous sommes en sécurité (connexion aux autres, empathie, créativité, capacité d’apprentissage, bien-être, calme, joie). Ces ressources diminuent lorsque nous sommes mobilisés pour faire face à une situation problématique (motivation, tension, nervosité, énergie, enthousiasme, joie), plus encore lorsque nous sommes en danger (fuir ou combattre, peur et colère) et drastiquement lorsque nous sommes confrontés à un péril mortel (figement, dissociation)."
Alors comment le SNA fait-il pour estimer le degré de sécurité de l'environnement ? Porges introduit la notion de neuroception concept central de la TPV. Il s'agit d'un processus inconscient par lequel le système nerveux évalue la sécurité ou la menace dans l'environnement, déclenchant alors automatiquement les états physiologiques correspondants et des comportements prosociaux ou défensifs. Il est important de comprendre que le SNA apprend par expérience et qu'il est modelé par les expériences vécues. Notre évaluation du risque, la neuroception, garde l'empreinte de notre façon d'évaluer le risque. Ainsi, lorsqu'une personne a vécu dans le passé des expériences répétées de danger (trauma, insécurité relationnelle, négligence), le système autonome s’adapte pour survivre (hypervigilance (sympathique dominant), effondrement/dissociation (vagal dorsal), difficulté à se sentir en sécurité même en contexte neutre) et il généralise les signaux de danger, anticipe la menace, reste bloqué en mode protection. Les mémoires correspondant à ces expériences difficiles vécues dans le passé sont implicites (engrammées dans le corps, non conscientes), le corps reste en alerte, système autonome et structures sous-corticales. Le SNA préfère détecter un danger qui n'existe pas plutôt que de manquer un danger réel. Cependant, le SNA reste plastique. Des expériences répétées de sécurité peuvent recalibrer la neuroception, restaurer l'engagement social, réduire l'hyperactivation défensive. Le présent peut dans ces conditions transformer les empreintes du passé.
Pour Porges, ces trois circuits du SNA se sont développés au cours de l'évolution des vertébrés et ils fonctionnent aujourd'hui selon une hiérarchie polygénétique : les systèmes les plus récents inhibent les plus anciens lorsque l'environnement est sûr.
Daniel Siegel (pédopsychiatre, professeur de clinique psychiatrique) intègre la TPV dans son modèle de neurobiologie interpersonnelle qui relie cerveau, corps et relations. Pour lui, la sécurité relationnelle permet au système nerveux de rester dans les états les plus intégrés, favorisant la régulation émotionnelle et la santé mentale.
Pour quelles applications en clinique ?
L'ouvrage de Stephen W. Porges et Deb Dana (Applications cliniques de la théorie polyvagale : L’émergence des thérapies polyvagales, 2022) vise à montrer comment la TPV peut transformer la compréhension et la pratique clinique en psychothérapie, médecine et soins relationnels. Il rassemble les contributions de nombreux spécialistes internationaux et propose une intégration entre neurosciences, traumatologie et relation thérapeutique. L’idée centrale est que la sécurité physiologique et relationnelle constitue un prérequis fondamental à la santé mentale et au bien-être.
Ce livre souligne en effet le rôle central de la sécurité neurophysiologique. Nous l'avons vu ci-dessus, la perception de sécurité permet l’engagement social et l’apprentissage, la perception de menace active des réponses défensives automatiques. Ainsi, les besoins relationnels et biologiques sont étroitement liés. La guérison passe par la co-régulation et la restauration d’un sentiment de sécurité dans la relation thérapeutique.
Il s'agit d'un modèle transdisciplinaire applicable à divers contextes cliniques :
- la psychotraumatologie : les réactions traumatiques sont vues comme des réponses neurophysiologiques et il est important de stabiliser le système nerveux avant le travail narratif.
- la psychothérapie et la relation thérapeutique : cette dernière devient un espace de co-régulation, l'accordage relationnel aide à restaurer la sécurité.
- la médecine et les soins somatiques : le SNA régule automatiquement les fonctions vitales (rythme cardiaque, digestion, immunité, respiration), impact sur la douleur, l'activité du système immunitaire, les processus inflammatoires, la capacité de récupération. Quand l'organisme perçoit une menace persistante, il reste en mode défensif, ce qui peut dérégler ses fonctions.
Il est possible de travailler avec différentes populations : enfants et adolescents, personnes traumatisées, patients souffrant de troubles anxieux ou dissociatifs, populations médicales et psychiatriques.
Critiques et données empiriques récentes ?
Bien que très influente en psychothérapie et en traumatologie, la TPV fait l'objet de débats dans les domaines de la neuroscience, de la psychophysiologie et de la biologie évolutive. Je ne vais pas entrer dans le détail ici mais juste donner des points de repère sur ce qui fait consensus et ce qui reste en débat.
La communauté scientifique s'accorde sur le fait que la TPV est un modèle clinique et heuristique utile, et pertinent pour étudier la régulation autonome et l'attachement. Par contre, certaines bases neurobiologiques restent débattues (Grossman et Taylor, 2007 ; Berntson et al., 2007) et il y aurait besoin de recherches expérimentales plus robustes.
Sur les 10 dernières années (2015-2025), les données empiriques montrent :
- ce qui est globalement soutenu : le rôle du SNA dans la régulation émotionnelle, l'importance du tonus vagal et de la flexibilité physiologique ainsi que les phénomènes de co-régulation sociale.
- ce qui reste débattu ou non confirmé : la division stricte vagal ventral/dorsal, la hiérarchie évolutive simplifiée, la neuroception comme mécanisme mesurable et l'universalité du modèle en psychotraumatologie.
Liens entre TPV et psychothérapie
En tant que psychologue, je suis particulièrement sensible aux convergences entre ce que la TPV propose et ce que je vois et travaille au quotidien dans la clinique avec les personnes que j'accompagne : mémoires implicites engrammées dans le corps, langage du corps dans la relation, besoin de sécurité++ pour arriver à s'ouvrir et à aborder les expériences traumatiques du passé... Dans ma pratique, je travaille beaucoup avec le corps et les messages qu'il recèle. J'aide à (et je vois les personnes) se rapprocher progressivement de leur sens corporel (Gendlin) et intégrer des parts d'elles-mêmes jusque-là sous-conscientes via tout un travail de mise en images, en mots.
Deb Dana dans son ouvrage de 2022 (La théorie polyvagale en thérapie : Engager le rythme de la régulation) propose une traduction clinique et pratique de la TPV développée par Porges. Elle montre comment cette théorie peut être intégrée à la psychothérapie pour aider les patients à réguler leur système nerveux et restaurer un sentiment de sécurité.
Le concept clé de son approche est l'idée que la régulation passe par la relation thérapeutique. Pour elle, la co-régulation précède l'autorégulation. Autrement dit, le patient doit d’abord expérimenter la sécurité dans la relation thérapeutique avant de pouvoir réguler seul son système nerveux. Ce qui pour moi résonne avec toute ma formation en psychologie clinique.
Elle adapte la TPV en un modèle clinique accessible, permettant aux patients d’identifier leurs états physiologiques (engagement social (vagal ventral) : sécurité, connexion, curiosité ; mobilisation (sympathique) : anxiété, colère, hypervigilance ; immobilisation (vagal dorsal) : dissociation, engourdissement, retrait. L’objectif thérapeutique est d’aider le patient à reconnaître ces états et à retrouver des chemins vers la sécurité.
Elle propose des outils thérapeutiques dont l'objectif est de restaurer le rythme de régulation interne, une cartographie du système nerveux (identifier ses déclencheurs, repérer les signaux corporels, comprendre ses réponses automatiques), des exercices de régulation (respiration et ancrage, attention aux sensations corporelles, pratique de pleine conscience, mouvements doux et rythmiques). La thérapie devient un espace où le système nerveux peut expérimenter la sécurité et développer de nouvelles réponses adaptatives.
Pour Dana, la guérison passe par l’expérience répétée de sécurité relationnelle, permettant au système nerveux de retrouver un rythme de régulation et d’élargir sa capacité d’engagement social. Je souscris totalement.
Eléments de bibliographie
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