Des liens intéressants entre ACP et neurosciences

Au cours de mes lectures, j'ai découvert les travaux de Michael Lux (ML), psychothérapeute centré sur la personne et neuropsychologue au centre de réhabilitation neurologique de Quellenhof en Allemagne. Il est diplômé en psychologie et gérontologie.  Ses travaux représentent l'une des tentatives les plus systématiques pour articuler l'ACP (Approche Centrée sur la Personne) de Carl Rogers avec les neurosciences contemporaines notamment les neurosciences affectives et sociales. Je propose ici de présenter l'essentiel de ses travaux notamment à travers ses deux textes francophones majeurs que l'on trouve dans la revue Association Francophone de Psychothérapie Centrée sur la Personne et Expérientielle : Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche.

Les neurosciences à l'appui des intuitions de Carl Rogers

L'idée centrale de ML est effectivement que les découvertes neuroscientifiques modernes confirment plusieurs intuitions fondamentales de Carl Rogers formulées dès les années 1950-1980. Il propose d'ouvrir un dialogue interdisciplinaire, de donner une base scientifique contemporaine à l'ACP et de montrer que les neurosciences soutiennent l'importance de la relation humaine.
Son travail vise à établir que la relation thérapeutique possède des effets neurobiologiques mesurables, que les émotions et le corps jouent un rôle central dans la cognition, que l'être humain se développe dans des relations intersubjectives sécurisantes et que les conditions thérapeutiques décrites par Rogers favorisent une réorganisation cérébrale et émotionnelle.
Son projet est d'aller vers une convergence entre la psychologie humaniste, les neurosciences affectives, la théorie de l'attachement, la cognition incarnée et les neurosciences sociales.

 

Alors quels sont les liens précis opérés entre ACP et neurosciences selon ML ?

Tout d'abord, il établit un lien entre l'un des concepts centraux de Rogers qui est la "tendance actualisante" et l'autorégulation biologique. Selon la tendance actualisante, l'organisme tend spontanément vers la croissance, l'autonomie et la complexification lorsqu'il bénéficie de conditions relationnelles favorables. ML rapproche cette idée des modèles neurobiologiques de l'autorégulation et de l'homéostasie développés par Antonio Damasio. Le cerveau cherche en permanence un équilibre interne, les émotions servent de signaux adaptatifs et les expériences relationnelles positives facilitent l'intégration neuronale. Ainsi, la tendance actualisante ne serait pas seulement philosophique mais enracinée biologiquement.

Ensuite, ML réaffirme le rôle fondamental des émotions. Pour Rogers, l'expérience émotionnelle vécue est centrale dans le changement thérapeutique. ML recourt aux neurosciences affectives selon lesquelles les émotions ne sont pas opposées à la raison. Elles organisent la perception, la mémoire et la décision. Les émotions conscientes émergent de processus corporels intégrés. Pour ML, l'ACP favorise l'accès aux ressentis corporels et émotionnels. Cette reconnexion améliore l'intégration psychique et le thérapeute facilite ainsi un processus d'intégration neuro-affective.

L'une des articulations les plus célèbres entre ACP et neurosciences concerne l'empathie. ML s'appuie ici sur les neurosciences sociales et les recherches sur les neurones miroirs, la simulation incarnée, la résonance émotionnelle et la cognition sociale. Lorsque le thérapeute entre réellement dans le monde subjectif du client, certains réseaux neuronaux de synchronisation interpersonnelle s'activent, ce qui favorise sécurité, régulation émotionnelle et transformation psychique. Au-delà d'une attitude clinique, l'empathie devient alors un phénomène neurobiologique relationnel.

Pour ML, la relation thérapeutique agit comme co-régulation du système nerveux.  Il rapproche l'ACP de la théorie de l'attachement, des systèmes neurobiologiques de sécurité et des mécanismes de régulation émotionnelle interpersonnelle. La présence empathique du thérapeute réduit les réponses de stress. La congruence favorise la sécurité relationnelle. L'acceptation inconditionnelle diminue les défenses neurophysiologiques. Ainsi, le changement thérapeutique est vu comme une expérience relationnelle transformatrice, produisant peu à peu de nouvelles organisations neuronales.

Enfin, ML décrit la rencontre thérapeutique comme un processus neurobiologique complexe impliquant synchronisation émotionnelle, attention partagée, régulation affective, conscience corporelle et mémoire émotionnelle implicite. Autrement dit, il considère que la qualité humaine de la rencontre thérapeutique est biologiquement transformatrice. Le cerveau se développe dans la relation. L'alliance thérapeutique modifie les circuits émotionnels implicites.

Je vais maintenant faire un zoom sur ses deux textes francophones majeurs.

Les textes francophones majeurs de Michael Lux

Dans "Rencontre magique" (2011), ML écrit un article fondateur sur les liens entre ACP et neurosciences.
Il cherche à montrer que plusieurs concepts rogeriens trouvent aujourd'hui des correspondances dans les neurosciences. Il y développe la synchronisation émotionnelle thérapeute-client, l'importance des neurones miroirs, les liens entre empathie et régulation du système nerveux et enfin la façon dont la relation thérapeutique modifie les circuits émotionnels implicites.
Il y explique que la "rencontre thérapeutique" possède un impact neurobiologique réel : diminution de l'état d'alerte, augmentation du sentiment de sécurité, intégration émotionnelle plus cohérente et meilleure communication entre les hémisphères cérébraux.
Il mobilise notamment Antonio Damasio, Joseph Ledoux, Stephen Porges, les neurosciences affectives et sociales.

Dans "Les facteurs significatifs du cadre relationnel" (2021), ML propose un article plus technique et neuroscientifique. Il est probablement son texte le plus abouti sur le dialogue entre neurosciences, psychothérapie humaniste et ACP.
Il y développe les processus neurobiologiques de la relation thérapeutique dans le cadre relationnel de la thérapie centrée sur la personne. Il dégage cinq facteurs relationnels majeurs pour que ces processus puissent se déployer : la sécurité, la confiance, la synchronisation interpersonnelle, la reformulation de l'experiencing et l'exploration dialogique de l'experiencing. Lorsque les attitudes de base ACP sont mises en oeuvre par le thérapeute et que le client en prend conscience, les facteurs relationnels significatifs postulés peuvent également entrer en jeu.
ML montre quels processus neurobiologiques peuvent intervenir dans les effets suscités par le cadre relationnel de l'ACP. Il relie les facteurs relationnels significatifs vus précédemment à la théorie polyvagale, à l'ocytocine (neuromodulateur intervenant dans les phénomènes liés à la confiance et à l'empathie notamment), à la co-régulation émotionnelle, au couplage neuronal (synchronisation des schémas d'activité) et aux mécanismes de plasticité cérébrale (capacité du cerveau à évoluer et à former de nouvelles connexions). Il montre "comment ces facteurs significatifs peuvent exercer une profonde influence sur le système nerveux autonome, sur les messagers chimiques tels que l’ocytocine, sur le couplage neuronal, sur les structures cérébrales régulant les émotions et sur le transfert d’informations entre les deux hémisphères." (Les facteurs significatifs du cadre relationnel, Michael Lux, 2021).


La richesse des approches transversales

Je trouve ces travaux particulièrement intéressants dans la mesure où ils établissent des ponts entre plusieurs disciplines et invitent au dialogue entre elles. J'ai toujours été très attirée par les approches transversales. Je trouve qu'elle créent du lien et vont dans le sens d'un enrichissement de la connaissance collective et du bien commun.
Les travaux de Michael Lux me permettent également de mieux comprendre ce que je vis et constate dans la relation psychothérapeutique auprès des personnes que j'accompagne. Plus la qualité humaine de la rencontre thérapeutique est importante, plus cela donne de chance à ce qu'elle soit biologiquement transformatrice.

Eléments de bibliographie

Damasio, A. R. (1995). L’erreur de Descartes : La raison des émotions. Odile Jacob.

Damasio, A. R. (2002). Le sentiment même de soi : Corps, émotions, conscience. Odile Jacob.

Lux, M. (2011). Rencontre magique : l’Approche centrée sur la personne et les neurosciences. Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 14(2), 5-26. https://doi.org/10.3917/acp.014.0005

Lux, M. (2021). Les facteurs significatifs du cadre relationnel de la thérapie centrée sur la personne du point de vue des neurosciences. Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 31(1), 21-45. https://doi.org/10.3917/acp.031.0021

Porges, S. W. (2021). La théorie polyvagale. Éditions Ressources.

Rogers, C. R. (1968). Le développement de la personne. Dunod.

Rogers, C. R. (2005). La relation d’aide et la psychothérapie. ESF.


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