Fabienne MOTTO EI
Psychologue à Meyzieu
Psychothérapie - Santé au travail
Fabienne MOTTO EI
Psychologue à Meyzieu
Psychothérapie - Santé au travail

L'ACP a réveillé ma sensibilité d'enfant


Dans une perspective de transmission, je réalise actuellement une série d’interviews auprès de personnes rencontrées durant mon parcours de formation dans l'Approche Centrée sur la Personne (ACP). Sandra Pedevilla, psychothérapeute puis psychopraticienne ACP, formatrice et superviseur de la thérapie par le jeu, a accepté de témoigner sur ce que l’ACP représente pour elle.

Des souvenirs prennent sens

Bonjour Sandra, tu es prête pour ce témoignage sur l’ACP ?

Depuis que nous avons pris ce rendez-vous, des souvenirs marquants me sont revenus : le jour de mes 10 ans quand je me suis juré de ne pas perdre ma sensibilité d’enfant, le choc émotionnel quand, ado, j'ai ouvert un livre de Virginia Wolf qui révèle le "flux" d'émotions et de pensées qui affleure à la conscience, et la sensation de liberté de mes années d'étudiante dans les années 60 dans une université moderne.

J’ai pourtant grandi en oubliant ce que je ne voulais ne pas oublier… Mais aujourd'hui je peux comprendre pourquoi ces souvenirs sont si prégnants : chacune de ces expériences m'a préparée pour la rencontre avec le travail centré sur la personne de Carl Rogers.

Ma pratique de la psychothérapie dans l'esprit de Carl Rogers avec des adultes et puis la thérapie par le jeu avec les enfants m'a permis de renouer avec ma sensibilité d'enfant, de m’appuyer sur elle pour accueillir chaque personne et chaque enfant avec son monde, et ainsi de le voir vraiment, plutôt que de l'observer, de le regarder. De même je peux faire confiance dans le fait que chaque être humain puisse trouver son chemin personnel si on l'accompagne dans le flux au bord de la conscience. Et je constate dans la salle de jeu que chaque enfant sait ce qu'il a à faire si je peux lui créer un espace de liberté "d'être" et l'accompagner dans son jeu. Je conçois mon travail comme celui d'un guide de montagne qui connait le terrain, mais pas le chemin ni la destination du voyage. Et j'ai découvert le bonheur d'accompagner des personnes.

Ce sont deux moments de ta vie où tu as compris après-coup ?

Oui, j'ai découvert les liens entre ces expériences qui m'ont marquée et l'ACP, en réfléchissant à ton invitation de témoigner. Et je t'en remercie.

Pourquoi as-tu été autant touchée par le livre que tu as lu ?

Je me sentais moins seule avec mon flux à moi. J'y trouvais la sensibilité que je ne trouvais pas dans la vie de tous les jours. Ça me manquait. Mes parents, les copines, n'en parlaient pas. J’étais fascinée par cela. Ce qui se passe au fond de l’autre. Carl Rogers est venu combler ce manque pour moi.

Je me rappelle de ma "rencontre" avec Carl Rogers. J’avais commencé à lire un de ses livres, "Le développement de la personne". J'étais émue et captée par tous ces mots en "ing" qui portent la notion d'être en devenir (becoming, developing, living, experiencing, growing… etc… comme dans le titre du livre "On becoming a Person" en anglais). Tout être est en mouvement, « se développant, devenant, vivant, écoutant son vécu immédiat, en croissance ». On retrouve ce courant, ce flux chez nos clients, chez nos proches et en nous. La personne est en mouvement… en devenir permanent.

Etudiante j'avais découvert les lois sociales, 80 % des personnes ayant x caractéristiques réagissent d'une façon prévisible…  Mais quid des autres ? Qu’est-ce qui fait la différence pour les 20% restants ? Carl Rogers m'a donné une réponse : le regard positif inconditionnel, une des six conditions nécessaires et suffisantes postulées par Rogers pour le changement de personnalité qui s'ensuit. Il cite des clients qui lui ont dit « J’ai été vu par une personne ! », « Il y a une autre manière de vivre ailleurs », « Enfant j’ai enterré cela, je viens vous voir pour le retrouver ». Avoir été réellement vu et accepté à un moment de sa vie, que cela ait duré 30 minutes, ou 2 semaines, ou encore des moments au cours desquels un regard et une main ont été offertes pendant toute une enfance difficile. Cela permet souvent de tenir le coup et de croire qu'un "ailleurs" existe quelque part.

Dans ma vie avant ma "rencontre" avec Carl Rogers il y a eu ces moments clés que je viens de décrire, puis j’ai été captée par ses livres et son travail… et aujourd’hui je comprends enfin pourquoi cette approche m’a d'emblée tant parlé ! La boucle est bouclée !

La puissance de la présence

Aujourd'hui, si je me demande où j’en suis, en regardant en arrière, cela me permet de dire par expérience, que si on offre un espace à l’autre, un espace où il peut "être tout lui-même" dans l’instant, peut-être peut-il se sentir exister, avoir envie d'être, c’est ça que j’essaie d’offrir, c’est vraiment ça. Cela "œuvre". Ça peut donner l’envie, la permission de vivre, « C’est la première fois que je me sens exister ! ». Quand cela arrive, je me sens pleine d'énergie.

Qu’entends-tu par le mot œuvre ?

Cela travaille chez la personne : quelque chose chez la personne se met en mouvement. Ce n'est pas moi qui œuvre, c'est la vie chez la personne qui travaille pour la personne, quelques fois sans être perçue ou ressentie. C’est l’expérience la plus forte.  La "présence du cœur", comme dit une jeune collègue, œuvre aussi auprès de personnes qui n’existent pas encore. C’est la puissance de l’Approche centrée sur la personne.

La présence qui permet l’existence ? D’advenir ?

La présence peut être activée ou pas. Mais pour certains clients, il faut activer cela très fortement, être dans un état second. Quand cela arrive, il m'arrive de sentir qu’il faut être absolument là, présente, exprimer quelque chose pour rendre visible le lien. J’ouvre ma bouche et des paroles sortent. Je suis comme dans un état second, un état spécial. C’est puissant pour nous thérapeutes aussi. C'est comme une "dose" de vie.

Quand je suis en présence d’une personne qui accède à la congruence, souvent initiée par un tout petit mouvement, cela me donne beaucoup d’énergie. Les gens me disent « Tu écoutes les gens tout le temps, cela doit être fatigant.». Au contraire, cela circule ! C’est comme un "shoot". C’est très fort. C’est la même impression que j’ai pu avoir quand j’ai eu la chance d'être présente lorsqu’un collègue très expérimenté écoutait une personne. Nous étions tous assis en cercle autour de lui et son client. Après il est venu s’asseoir à côté de moi. C’était impossible pour moi de rester si proche, comme s'il y avait une densité d'énergie autour de lui. J’ai dû m’éloigner insensiblement, puis je me suis rapprochée peu à peu.

Pour moi l’énergie fait partie de la présence. Carl Rogers à la fin de sa vie disait que les six conditions de l’approche réunies créent la présence et que finalement c’est elle qui est agissante.

Pourquoi tu as ressenti le besoin de te reculer ?

Parce j'étais moi-même envahie par son énergie. J’ai dû bouger très discrètement par peur d’envahir son espace. Je vois que quand je te parle, je fais des cercles horizontaux avec mes bras pour montrer l'énergie qui circule !

Que se passe-t-il alors pour la thérapeute ?

Tout à l’heure, lorsque tu as parlé du fait que parfois tu étais dans un état second, et que ta bouche s’ouvrait et que tu parlais… tu veux dire que c’était ton corps qui prenait le relais ?

Je ne sais pas… Mon corps me dit qu'il faut dire quelque chose. C’est trop important. Il ne faut pas laisser la personne en l’air sans réponse. Ce qu'elle vit peut être fragile ou juste important. "Il ne faut pas laisser cette personne seule" : il s'agit d'une sorte de mouvement intérieur qui tend vers la personne. Quelque chose sort de ma bouche pour créer du lien entre elle et moi et, je l'espère, d'elle-même à elle-même. C’est criminel de laisser l’autre seul à certains moments. Parfois une image arrive, parfois je reprends un mot. Ma voix est un peu comme dans une église. Quand j’y entre, je deviens croyante, je sens une présence, quelque chose de presque spirituel. C’est de cet ordre là. Pas tout le temps mais cela arrive.

Quelque chose de spirituel ?

J’ai la sensation que cela vient d’ailleurs. A certains moments comme si une énergie me traversait pour aller toucher le client, comme si quelqu’un envoyait quelque chose à travers moi, mais ce n’était pas moi. Quelques fois pour accompagner là où en est l’autre, je ressens le besoin d'autres présences bienveillantes pour soutenir le travail. Un collègue disait qu’il appelait tous les anges. Ce sont des moments de grâce.

C’est un mouvement où vous allez chercher plus grand que vous ?

Oui. Je lui ai dit qu’il avait failli me convertir ! Convertie à une manière d’être peut-être… Ce n’est pas comme cela tous les jours. Le temps s’arrête dans ces moments là. Et cela peut être impressionnant. C’est comme si je m’oubliais tout en étant bien ancrée en moi…

Comme si tu étais en contact avec un autre état de toi-même ?

Le temps s’arrête. Il y a quelque chose de tellement délicat chez l’autre. Je peux me sentir  comme un éléphant dont les pieds sont solidement plantés dans le sol, et dont la trompe s'approche délicatement de l'autre. Toute ma sensibilité s’y concentre. Mais peut-être que tu connais cela ?

Je ne sais pas si c’est la même chose que toi, pour moi, ce sont des moments où je me sens très ancrée dans l’instant présent, en lien avec ce qui bouge chez l’autre et avec moi. Il y a dans ces moments pour moi quelque chose d’intemporel. Cela me rappelle le livre de Louis Evely « Eterniser sa vie ». Peut-être que l’on change de dimension, d’état d’être dans ces moments là ?

Oui je vois tout à fait ce que tu décris. Le cerveau change à ce moment-là. Et peut-être à d’autres niveaux aussi. On voit les enfants quand ils sont dans un état second et qu'ils travaillent un thème en séance.

Certains adultes font l'expérience d'un "moment de mouvement". Il y a un avant et un après dans leur vie. Être témoin d'un moment de mouvement chez un enfant est plus rare. On ne voit pas de différence dans le jeu mais on peut sentir l’intensité de l’enfant. Il peut y avoir pour lui aussi un changement avec un avant et un après.

Silence.

Quand tu parlais de l’état second dans lequel tu étais et que ta bouche parlait, c’était comme assister au vivant, à la vie, à l’avènement du mouvement chez l’autre ?

Et oui je reconnais bien ce dont tu parles. Quand je me dis qu’il faut offrir des mots, c’est souvent avant un moment de mouvement, quand la personne est dans un entre deux. Elle cherche et elle peut avoir besoin d'une présence qui reste au plus près de ce qu'elle vit, qui reste à ses côtés comme une plume légère ou bien solidement ancrée. Avant ou pendant le mouvement, la personne peut se sentir un peu perdue, angoissée ou terriblement seule. C'est là où elle aura peut-être besoin d’entendre une voix, de sentir une main, et que je me mobilise pour ne pas la laisser seule.

Quand je regarde en arrière et devant moi, je vois que j’ai découvert la thérapie par le jeu tard… C’est tellement pur, l’essentiel de l’approche. L’enfant ne dira pas ce qui se passe pour lui (c'est très rare), puis-je m'approcher de lui là où il se trouve ? C’est pareil pour l’adulte, mais c’est encore plus fort avec un enfant, l'enfant peut avoir des moments de mouvement sans rien en dire par manque de mots, et parce qu'il n'a pas conscience de cela. C'est comme si l’Approche y est dans son état le plus épuré : si les conditions d'une relation ACP sont présentes, alors il y aura un changement pour la personne.

Dans le sens de la confiance à avoir ?

Oui, le thérapeute s'appuie aussi sur son expérience bien sûr. Avec les adultes on peut plus facilement suivre le processus de la personne, car ils peuvent renseigner le thérapeute. Avec les enfants il arrive que le processus ne soit pas visible dans la salle de jeu, alors que des changements peuvent avoir lieu en lui.

Certains thérapeutes sont doués pour le travail avec les enfants car ils sont un peu enfant eux-mêmes et les enfants se sentent rejoints d'emblée. Cela n'a pas été mon cas, malgré ce que je me suis promis à 10 ans, et ce sont les enfants qui ont réveillé le goût du jeu.

Il y a des fils que l’on découvre…

Je voudrais juste mentionner la méthode LOCZY qui ressemble à une application de l'ACP aux bébés (* Voir l'association Pikler Loczy).

Je suis impressionnée par toutes ces initiatives humaines au cours desquelles du soin, de l’attention, de la présence, sont apportés à l’autre, qui ne sont pas connues et qui sont si importantes ! Merci Sandra pour tout ça.

Et merci à toi, Fabienne de m'avoir invitée à un témoignage à propos de l'ACP et de m'avoir permis de boucler cette boucle pour moi-même…


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