Fabienne MOTTO EI
Psychologue à Meyzieu

Ressemblances et différences entre l'Approche Centrée sur la Personne et l'Entretien Motivationnel


Le mois dernier, j'ai écrit un article sur l'Entretien Motivationnel (EM, Miller & Rollnick). En conclusion, j'ai ouvert sur un approfondissement possible des ressemblances et différences avec l'Approche Centrée sur la Personne (ACP, Carl Rogers). Je propose donc ici d'aller plus loin dans cette direction en m'appuyant notamment sur trois textes d'auteurs différents qui se sont intéressés à la question. Je terminerai avec une position méta venant interroger la posture de l'intervenant (thérapeute, soignant, psychologue...) et ses incidences sur la relation thérapeutique.

Comparaison  des deux approches

Les ressemblances :

Les deux approches partagent la même vision humaniste de la personne, en postulant que l'individu possède des ressources internes pour le changement, en posant comme préalable que le thérapeute adopte une posture non directive, respectueuse et collaborative et enfin en considérant la relation thérapeutique comme facteur central du changement.
L'ACP et l'EM mettent l'accent sur la qualité de la relation entre l'intervenant et le sujet. Elle passe par de l'empathie (compréhension profonde du vécu subjectif), de l'acceptation inconditionnelle (ou non jugement) et de l'authenticité (ou congruence) du thérapeute. Ces attitudes favorisent un climat de sécurité psychologique propice à l’exploration et au changement.
Enfin, dans les deux modélisations, la personne accompagnée est reconnue comme acteur principal de son changement, la prise de décision lui appartient (et non au professionnel) et toute forme de confrontation autoritaire est évitée.

Les différences :

La finalité de l'intervention n'est pas la même. Pour l'ACP, si le changement comportemental peut émerger, il n'est pas nécessairement l'objectif explicite. Elle vise en effet avant tout le développement global de la personne, l'actualisation de soi et une meilleure congruence interne. L'EM a quant à lui comme objectif explicite de favoriser un changement comportemental précis (addictions, santé, observance thérapeutique, etc...) en agissant directement sur l'ambivalence.
Le degré de directivité est également différent. Dans l'ACP, le thérapeute suit le rythme et les thèmes apportés par le sujet là où l'EM défend une approche directive au sens stratégique : le praticien guide l’entretien vers l’évocation du discours-changement, tout en respectant l’autonomie du client.
Chaque approche requière des techniques spécifiques. L'ACP recourt aux reflets empathiques, à la clarification des émotions, elle cherche une présence authentique, elle a peu de techniques structurées. Elle est surtout en effet une posture interne du thérapeute faite de conditions nécessaires et suffisantes afin de permettre le changement thérapeutique. L'EM utilise quant à elle des questions ouvertes ciblées, des reflets stratégiques, un renforcement du discours-changement, elle gère la résistance et a recours à des outils structurés (balances décisionnelle, échelles de motivation).
Enfin, la conceptualisation de la résistance est différente. Pour l'ACP, la résistance est vue comme une réaction compréhensible en lien à un climat relationnel inadéquat. Pour l'EM, la résistance (ou "sustain talk") est considérée comme un signal interactionnel, indiquant que le praticien doit ajuster sa stratégie.

Des auteurs comme Csillik (2013), Miller (2014) et Crisp (2015) permettent d'approfondir la comparaison entre ces deux modélisations. Ils proposent des angles de vue différents et complémentaires qui servent bien le travail de comparaison entre les deux approches réalisé ici.

Csillik (2013), pourquoi et comment l'EM fonctionne-t-il, à la lumière de l'ACP ?

Elle propose une perspective explicative et théorico-empirique. Son objectif n’est pas seulement de comparer ACP et EM, mais de comprendre les mécanismes d’efficacité de l’EM, en montrant que ceux-ci reposent en grande partie sur les fondements rogeriens. Elle cherche en fait à comprendre quels sont les éléments de l'ACP qui permettent de comprendre l'efficacité observée de l'EM en particulier dans sa dimension relationnelle.

Pour elle, l'ACP est utilisée comme cadre théorique et de référence pour expliquer l'efficacité de l'EM. En effet, l'EM intègre de nombreux principes fondamentaux de l'ACP tels que : l'empathie (capacité à comprendre l'expérience subjective du client), l'acceptation inconditionnelle (attitude non-jugeante envers le client), le soutien de l'autonomie (respect de la liberté de choix du client), un style collaboratif (relation égalitaire entre praticien et client) et la confiance dans la capacité du client à changer, qui sont considérés comme des facteurs potentiellement actifs dans l'efficacité de l'EM. L'EM partage également l'hypothèse de Rogers selon laquelle le client est l'acteur principal de son changement, capable d'émerger de l'intérieur plutôt que d'être dirigé par le thérapeute.
Si l'EM repose largement sur des attitudes rogériennes, il inclut aussi des stratégies plus structurées : développement du discours-changement du client, utilisation de techniques (comme la balance décisionnelle, des stratégies pour augmenter l’auto-efficacité, le reframing et le brainstorming), et d'approches spécifiques pour travailler l'ambivalence (exploration et résolution). Ces stratégies relèvent d'une direction stratégique vers le changement comportemental qui n'est pas explicitement présente dans l'ACP.
Csillik passe en revue des données empiriques liant certaines attitudes rogeriennes à des résultats thérapeutiques. Exemples : une relation thérapeutique de qualité (empathie, respect, accueil) est positivement associée aux résultats ; l'alliance thérapeutique joue un rôle important dans l'efficacité globale de l'EM. Elle note cependant que, dans la recherche sur l’EM, seule l’empathie est souvent opérationnalisée dans le cadre du composant relationnel, alors que d’autres attitudes rogeriennes mériteraient d’être davantage étudiées. Csillik est favorable à un rapprochement conceptuel ACP-EM avec une forte orientation vers la recherche.

Miller (2014),  d’où vient l’EM et quel est son lien vivant avec l’héritage de Carl Rogers ?

Sa perspective est historique, réflexive, assumée comme un hommage conceptuel à Carl Rogers. Il s'agit d'une réflexion identitaire sur les racines humanistes de l'EM.  Miller cherche à voir comment l'EM prolonge l'esprit de Rogers tout en s'en distinguant.

Il explique que l’EM s’est développé à partir des principes rogeriens de relation d’aide et que l’esprit de l’ACP est profondément présent dans la genèse de l’EM. Cependant, l’EM s’est historiquement développé en marge de la communauté principale de l’ACP, opérant parfois dans des réseaux distincts.
Il souligne que l'EM contient les trois conditions rogeriennes fondamentales (empathie, acceptation positive inconditionnelle et congruence) et qui constituent la base de la qualité de la relation entre intervenant et client.
Miller reconnaît cependant que l'EM a évolué vers une approche plus structurée et orientée vers le changement et il pointe des différences clés : l'objectif de l'entretien (ACP : développement global, croissance de l'être et bien-être / EM : changement comportemental spécifique), sa structure et sa durée (ACP : s'étend sur des périodes plus ou moins longues en s'inscrivant dans une démarche de développement personnel en profondeur / EM : plus bref, souvent réalisé en quelques séances et orienté vers un objectif thérapeutique précis) , les stratégies et techniques utilisées (ACP : sans processus stratégiques explicitement développés dans l'ACP / EM : processus stratégiques structurés).
Miller met en tension le concept d’ambivalence, central en EM, et l’incongruence rogerienne. Chez Rogers, l’incongruence exprime un manque d’harmonie entre le soi réel et le soi idéal, tandis que l’ambivalence, telle qu’elle est envisagée en EM, représente une tension normale entre des motivations contradictoires vers et contre le changement.
Selon lui, globalement les participants à la conférence célébrant Rogers (janvier 2014) ont accueilli favorablement l’EM, notamment pour sa base empirique solide et son intégration dans des pratiques fondées sur des preuves, ce qui pourrait aider à rapprocher les communautés ACP et EM.
Il conclut en encourageant des échanges continus et des ponts entre ACP et EM — tant dans la formation que dans la recherche — afin d’enrichir mutuellement les deux traditions cliniques et théoriques.

Crisp (2015), l'EM et l'ACP sont-elles réellement compatibles sur le plan théorique et pratique ?

La perspective de Crisp est critique, épistémologique et délimitante. Il interroge la cohérence théorique d'une intégration ACP-EM au-delà des similarités apparentes. Il apparaît ainsi comme le plus critique et le plus normatif de ces trois auteurs. Il cherche à voir s'il est possible d'intégrer l'EM à l'ACP sans en trahir les fondements philosophiques.

L’article examine la possibilité d’une intégration réelle de l’Entretien Motivationnel (MI) avec l’Approche Centrée sur la Personne (ACP) de Carl Rogers dans le contexte du counseling, notamment en réhabilitation. L’auteur explore les similarités profondes entre les deux approches mais aussi leurs différences théoriques et pratiques fondamentales qui peuvent limiter une intégration complète.
Pour lui, l'esprit du MI et celui de l'ACP partagent plusieurs valeurs essentielles (la collaboration — le thérapeute collabore avec le client, au lieu d’imposer des directives autoritaires / le respect de l’autonomie — la décision de changer appartient au client / l'évocation — dans le MI, la motivation émergerait des propres mots et réflexions du client, ce qui rejoint l’idée rogerienne que le client possède des ressources internes). Ces points communs reflètent l’influence d’un climat relationnel centré sur la personne dans le MI.
Pour autant, l’auteur identifie plusieurs différences structurantes qui distinguent l'EM de l’ACP. Il insiste sur les différences irréductibles. Notamment : la directivité stratégique du MI (l'ACP met l’accent sur la croissance globale de la personne sans objectif comportemental spécifique préalable), l'orientation vers des objectifs comportementaux (l’ACP se concentre davantage sur une non-directivité constante et sur la création de conditions facilitantes (empathie, acceptation, congruence) sans plans stratégiques orientés vers des buts précis) et la conception du changement (MI : le conseiller intervient activement pour renforcer la motivation et aider à la formulation d’un plan de changement / ACP : le rôle principal du conseiller est de faciliter l’expression subjective du client et de créer un climat favorable au développement personnel).

L’article note que les deux approches définissent différemment la nature des problèmes du client et ce qui constitue un « succès » thérapeutique :

  • En MI, la réussite peut être mesurée par la résolution de l’ambivalence, l’augmentation de l’auto-efficacité et la réalisation de changements observables.
  • En ACP, l’indicateur de succès est souvent la progression vers une plus grande compréhension de soi, l’authenticité personnelle et l’émergence d’un sens enrichi de son expérience.

Crisp remet en question l'idée que le MI puisse être qualifié de "véritablement centré sur la personne" au sens rogerien strict. En effet, il conclut que, bien que les approches soient compatibles dans leur esprit relationnel, elles ne sont pas entièrement intégrables sans compromis théorique ou pratique. Une intégration complète nécessiterait de repenser certains postulats fondamentaux, notamment la façon dont le changement est conceptualisé et la place accordée à la directivité. Il appelle également à une recherche plus approfondie sur les processus qui sous-tendent l’efficacité des deux approches dans divers contextes, y compris en réhabilitation. Ainsi, Crisp pose des limites claires à l'intégration théorique.

Ouverture : l'impact du référentiel théorique du thérapeute

Dans l'Entretien Motivationnel, l'intervenant sélectionne les réponses du sujet afin de l'orienter dans une certaine direction, là où le psychothérapeute ACP cherche surtout à rejoindre le client dans son monde et à le suivre. Cela pose pour moi la question de la posture du thérapeute et de la puissance de son référentiel théorique sur ce qui se joue dans la relation.
J'avance l'idée que le référentiel théorique du thérapeute n'est pas neutre dans la mesure où  il oriente son attention, la sélection de ce qu'il entend ou voit du sujet qu'il accompagne, ses silences..., et donc qu'il vient influer ainsi directement sur ce qui devient possible ou non dans la relation. Le référentiel du thérapeute s'ajoute ainsi aux autres filtres perceptifs qui sont les siens, liés à sa propre histoire (son modèle familial, éducatif, culturel et religieux, ses expériences de vie...).
Il m'intéresse ici de questionner en quoi il y a influence et le choix éthique du thérapeute... Ce sera sans doute l'objet d'un autre article !

Eléments de bibliographie

Crisp, R. (2015). Can motivational interviewing be truly integrated with person-centered counselling? The Australian Journal of Rehabilitation Counselling, 21(1), 77–87. https://doi.org/10.1017/jrc.2015.3
Csillik, A. S. (2013). Understanding motivational interviewing effectiveness: Contributions from Rogers’ client-centered approach. The Humanistic Psychologist, 41(4), 350–363. https://doi.org/10.1080/08873267.2013.825255
Miller, W. R. (2014). Célébrons Carl Rogers ! L’entretien motivationnel et l’approche centrée sur la personne. MITRIP, 1(3), Article 54. https://mitrip.library.pitt.edu/ojs/index.php/mitrip/article/view/54/76 (anglais) ou https://afdem.org/em-et-acp-carl-rogers/ (français)
Miller, W. R., & Rollnick, S. (2002). Motivational interviewing: Preparing people for change (2nd ed.). Guilford
Press.
Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). Motivational interviewing: Helping people change (3rd ed.). Guilford Press.
Rogers, C. R. (1951). Client-centered therapy: Its current practice, implications and theory. Houghton Mifflin.
Rogers, C. R. (1957). The necessary and sufficient conditions of therapeutic personality change. Journal of Consulting Psychology, 21(2), 95–103. https://doi.org/10.1037/h0045357
Rogers, C. R. (1961). On becoming a person: A therapist’s view of psychotherapy. Houghton Mifflin.
Rollnick, S., Miller, W. R., & Butler, C. C. (2008). Motivational interviewing in health care: Helping patients change behavior. Guilford Press.


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