Qu'est-ce que la "profondeur relationnelle" ?

Lors de ma formation dans l'Approche Centrée sur la Personne (ACP), j'ai été amenée à entendre parler du concept de profondeur relationnelle et à lire des articles sur le sujet. J'ai eu à coeur aujourd'hui de revisiter ce concept à l'aune de mon expérience en tant que psychothérapeute et c'est ce que je vous partage dans le cadre de ce nouvel article. Je me suis aperçue que la définir n'était pas si simple et ouvrait de multiples questions notamment quant à son statut au sein de l'ACP.

Quelques éléments de définition

Le concept de profondeur relationnelle est relativement récent (développé principalement depuis les années 2000), mais il s'inscrit dans la continuité des travaux de Rogers sur les conditions nécessaires et suffisantes du changement thérapeutique.

Le psychologue britannique Dave Mearns (1996) a développé la notion de profondeur relationnelle dans le contexte de la psychothérapie centrée sur la personne. Pour lui, il s'agit de moments où le thérapeute et le client vivent une rencontre profondément authentique, chacun étant pleinement présent à l'autre. Ces moments sont souvent perçus comme particulièrement transformateurs.

Mearns et Cooper (2005) en donnent la définition suivante : "Un état de contact et d'engagement profond entre deux personnes, dans lequel chaque personne est complètement réelle avec l'autre, et capable de comprendre et de valoriser à un haut niveau l'expérience de l'autre. [Elle comporte] un sentiment de  contact et d'engagement profondément vécu avec le client." (cités dans Wilders, 2011, p. 39)

J.M. Priels (2021) présente quant à lui la profondeur relationnelle comme un approfondissement du contact psychologique (1ère condition nécessaire et suffisante de l'ACP). Il distingue en effet trois niveaux différents d'intensité de la rencontre : le contact psychologique, la présence thérapeutique et la profondeur relationnelle.

La manière d'être du thérapeute peut dépasser la simple application des attitudes fondamentales identifiée par Rogers. La présence est définie comme une qualité de disponibilité totale : être entièrement avec le client, être ouvert à ce qui émerge, ne pas chercher à contrôler le processus, être profondément réceptif. Pour Priels, la présence thérapeutique peut être retenue comme une condition générale, "fondamentale, prédominante du processus thérapeutique" (2021, p. 93), cette attitude rendant possible la rencontre.

Une qualité de présence peut permettre l'apparition d'un moment de profondeur relationnelle. Des liens sont faits entre la présence, l'authenticité et la rencontre profonde. La profondeur relationnelle apparaît comme l'un des effets possibles de cette présence. Elle est définie comme une rencontre mutuelle, un état de contact profond dans lequel thérapeute et client sont pleinement réels l'un avec l'autre. Plusieurs caractéristiques sont mises en avant : authenticité mutuelle, engagement réciproque, ouverture émotionnelle, compréhension particulièrement profonde, sentiment d'une rencontre entre deux personnes. Je vous invite à lire la synthèse faite par J.M Priels (2021, pp. 93-94) que je trouve particulièrement fine et qui précise les points de vue des différents auteurs sur le sujet.

Il est important de préciser que les moments de profondeur existentielle sont exceptionnels, ils surviennent dans la rencontre thérapeutique. La profondeur relationnelle n'est pas recherchée volontairement. Elle n'est pas un critère de réussite de la thérapie à atteindre.

Un concept porteur de connaissance

Le concept de profondeur relationnelle apparaît comme un réel outil d'entendement dans le sens où il permet de comprendre certains phénomènes déjà présents dans la relation thérapeutique. Voyons plus en détail pourquoi.

Rogers a déjà décrit le phénomène. Les six conditions nécessaires et suffisantes du changement positif de la personnalité en thérapie identifiées par Rogers permettent déjà d'expliquer pourquoi certaines rencontres deviennent profondément thérapeutiques. La profondeur relationnelle n'ajoute pas de nouvelles conditions. Elle attire simplement l'attention sur des moments particuliers où ces conditions semblent être pleinement vécues. L'approche de Priels (2021) présentant la profondeur relationnelle comme le niveau le plus élevé de l'intensité de la rencontre thérapeutique est en ce sens très éclairant. Selon Jain et Joseph (2025), la conception prescriptive selon laquelle la profondeur relationnelle deviendrait une approche thérapeutique autonome visant à produire une rencontre thérapeutique efficace, s'éloigne de la philosophie rogérienne et crée davantage de confusion que de progrès théorique.

Ce concept permet en effet de nommer une expérience clinique. Avant Mearns et Cooper, de nombreux thérapeutes décrivaient une sensation d'être "complètement avec" le client, un sentiment de rencontre exceptionnelle, une impression de réciprocité très forte. Ces expériences existaient déjà. Le concept leur donne un nom. Dans cette perspective, la profondeur relationnelle ressemble davantage à ce que Thomas Kuhn appelle un concept organisateur (modèle partagé, ensemble de croyances et de méthodes) qu'à une nouvelle théorie scientifique.

Ce concept ouvre de nouvelles pistes de recherche. Il a permis de développer des travaux sur les moments de changement, les expériences optimales en psychothérapie, la synchronisation interpersonnelle, la présence thérapeutique et la réciprocité vécue. Autrement dit, il stimule de nouvelles questions de recherche (Knox et al., 2013 ; Wilcox, H., & Almasifard, S. 2023).

Ce concept dialogue aujourd'hui avec les neurosciences. Un certain nombre d'auteurs réalisent des travaux fournissant des cadres théoriques permettant de comprendre les mécanismes susceptibles de sous-tendre ce phénomène de profondeur relationnelle. Je pense aux travaux sur la synchronisation interpersonnelle, la co-régulation, la sécurité neurophysiologique, la résonance émotionnelle et l'accordage affectif. Porges (2021), Siegel (2020) et Schore (2012) proposent des modèles neurobiologiques et développementaux qui permettent d'en comprendre les conditions d'émergence et les mécanismes. Lux (2011, 2021) quant à lui fait explicitement dialoguer les concepts de l'Approche centrée sur la personne, dont la profondeur relationnelle, avec les neurosciences affectives. Le concept devient alors un pont interdisciplinaire. Il facilite le dialogue entre l'ACP et les neurosciences.

Enfin, il focuse sur et met en lumière les moments exceptionnels. Toutes les séances ne produisent pas une profondeur relationnelle. Mais lorsqu'elle apparaît, de nombreux clients la décrivent comme un moment transformateur. Le concept attire donc l'attention sur un phénomène relativement rare mais cliniquement significatif. Il pourrait être rapproché du rôle du concept d'insight. Il n'explique pas toute la thérapie mais vient éclairer une catégorie particulière d'événements.

Et avec une dimension spirituelle ?

La profondeur relationnelle n'est pas définie, dans la littérature scientifique, comme un phénomène spirituel. En revanche, certains auteurs (notamment Brian Thorne) et certains praticiens considèrent que les moments les plus intenses de cette rencontre peuvent revêtir une dimension spirituelle, tandis que d'autres les décrivent en termes phénoménologiques ou existentiels. Cette pluralité d'interprétations est probablement l'une des richesses du concept, mais aussi l'une des raisons pour lesquelles son statut théorique continue d'être discuté. Nous pouvons distinguer trois niveaux de lecture, avec Mearns et Cooper, Rogers et Brian Thorne.

Mearns et Cooper (2018) décrivent parfois une expérience avec un vocabulaire quasi spirituel. Ils présentent certains certains moments de profondeur relationnelle comme des expériences où le sentiment de séparation entre thérapeute et client semble momentanément s'atténuer, le temps paraît suspendu, les deux personnes éprouvent une impression d'être pleinement présentes l'une à l'autre et la rencontre est vécue comme profondément transformante. Ils évitent cependant de qualifier explicitement ces expériences de spirituelles. Leur démarche reste ancrée dans une psychologie humaniste et phénoménologique, laissant au lecteur le soin d'interpréter cette qualité particulière de la rencontre.

Rogers décrit lui-même dans plusieurs textes tardifs des expériences introduisant un registre dépassant la simple psychologie et ouvrant à une dimension "transcendante". Il écrit que, dans certaines relations thérapeutiques, il lui arrive d'avoir le sentiment d'être en lien avec quelque chose de plus vaste que lui-même, que sa simple présence devient thérapeutique, que quelque chose agit à travers la relation.

L'un des passages les plus connus est le suivant : « Lorsque je suis le plus proche de mon moi intime et intuitif, lorsque je touche à  l'inconnu en moi, lorsque peut-être je vis la relation dans un état de conscience légèrement altéré, alors tous mes actes ont un effet salutaire, alors ma simple présence est libératrice et utile » (Rogers, 2001, p. 168).

Rogers précise qu'il ne peut expliquer rationnellement cette expérience et la décrit comme une forme d'intuition, voire de dimension transcendante, sans la rattacher à une religion particulière.

"Je vois bien que ce récit participe d'une mystique. Nos expériences, c'est indiscutable, sont imprégnées de transcendance, d'indescriptible, de spirituel. Je suis contraint de reconnaître que, comme bien d'autres, j'ai sous-estimé l'importance de cette dimension mystique et spirituelle." (Rogers, 2001, p. 169).

Enfin, Brian Thorne décrit les moments de profondeur relationnelle comme une expérience spirituelle. Pour lui, la rencontre thérapeutique authentique possède une qualité spirituelle, elle révèle la dignité fondamentale de la personne, elle constitue parfois une expérience de communion. Chez lui, le mot « spirituel » ne renvoie pas à une croyance religieuse, mais à une expérience de présence, de sens et de rencontre. Il s'inspire de Rogers, de Martin Buber (philosophe, théologien, éducateur et écrivain) et de la philosophie existentielle.

Que dire à partir de ma pratique ?

Pour ma part, j'ai tendance à concevoir la présence comme une attitude professionnelle orientant la posture du thérapeute et la profondeur relationnelle comme la description d'un moment relationnel très particulier entre thérapeute et client.

Au travers de mon expérience professionnelle, la profondeur relationnelle est associée à des moments rares, qui s'invitent d'un coup dans la rencontre thérapeutique, je peux dire qui surgissent, où j'ai la sensation d'une conscience aigüe de ce qui se passe en moi, de ce qui circule en moi et dans la relation au client, tout en étant baignée dans quelque chose de plus grand que moi, que nous. C'est aussi l'impression de changer de dimension, d'entrer dans quelque chose de différent, dans l'espace et le temps.

Je pratique par ailleurs la méditation et je peux facilement faire l'analogie entre ce surgissement issu de la relation thérapeutique et celui que je vis dans la relation de moi à moi lorsque je me sens intérieurement alignée (corps et esprit)  et que s'ouvre également d'un coup, d'un saut, une autre dimension, plus grande, plus fluide... que j'ai pour ma part tendance à qualifier de spirituelle. Je constate alors le phénomène, je le vis comme un cadeau, comme une expérience rare, dans laquelle, en étant reliée, j'ai un sentiment vibrant et fluant de plénitude et d'accomplissement. Mon vécu de ce surgissement au sein de la relation thérapeutique est un peu moins serein, comme prise en flagrant délit de quelque chose qui m'échappe.

Eléments de bibliographie

De Condé, H. (2025). Être présent.e au sein d'une profonde relation. ACP Pratique et recherche, (35), 36–48. https://shs.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2025-1-page-36?lang=fr&tab=texte-integral#s1n3

De Condé, H. (2026). Être présent.e au sein d'une profonde relation. Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 35(1), 1-16.

Jain, A., & Joseph, S. (2025). A critical look at relational depth: Repetitive and incompatible with the person-centered approach. Person-Centered and Experiential Psychotherapies, 24(2), 185–196.

Knox, R., Murphy, D., Wiggins, S., & Cooper, M. (Eds.). (2013). Relational depth : New perspectives and developments. Palgrave Macmillan.

Lux, M. (2011). Rencontre magique : l’Approche centrée sur la personne et les neurosciences. Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 14(2), 5-26. https://doi.org/10.3917/acp.014.0005

Lux, M. (2021). Les facteurs significatifs du cadre relationnel de la thérapie centrée sur la personne du point de vue des neurosciences. Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 31(1), 21-45. https://doi.org/10.3917/acp.031.0021

Mearns, D., & Cooper, M. (2005). Working at relational depth in counselling and psychotherapy. Sage.

Mearns, D., & Cooper, M. (2018). Working at relational depth in counselling and psychotherapy (2nd ed.). Sage.

Porges, S. W. (2021). Polyvagal safety. W. W. Norton.

Priels, J.-M. (2021). Contact psychologique, présence thérapeutique et profondeur relationnelle. Dans E. Zech, G. Demaret, J.-M. Priels, & C. Demaret-Wauters (Dirs.), Psychothérapie centrée sur la personne et expérientielle : Fondements et développements contemporains (pp. 81–98). De Boeck Supérieur.

Rogers, C. R. (2001). Une approche de la thérapie centrée sur le client et/ou sur la personne. Dans H. Kirschenbaum & V. L. Henderson (Éds.), L'approche centrée sur la personne (pp. 166–184). Randin.

Rogers, C. R. (2005). Le développement de la personne (trad. française). Dunod. (Édition française de On Becoming a Person.)

Schore, A. N. (2012). The science of the art of psychotherapy. W. W. Norton.

Siegel, D. J. (2020). The developing mind (3e éd.). Guilford Press.

Thorne, B. (2017). Le grand groupe en Approche centrée sur la personne. Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 23, 5-38. (Article original publié en 1991).

Wilcox, H., & Almasifard, S. (2023). Facilitating the client's experience of relational depth in counselling and psychotherapy : A thematic review. Counselling and Psychotherapy Research, 23(3), 603-616.

Wilders, S. (2011). La profondeur relationnelle et l'Approche centrée sur la personne (N. Stora & F. Ducroux-Biass, Trad.). Approche Centrée sur la Personne : Pratique et recherche, 14, 38-51. https://doi.org/10.3917/acp.014.0038 (Article original publié en 2006).


Articles similaires

Derniers articles

À la une
Reconversion professionnelle et identité professionnelle

Reconversion professionnelle et identité professionnelle

15 Sep 2025

Dans un article du 15 juillet dernier, j'ai fait un zoom sur les transitions professionnelles afin de mieux les définir. Cette question me paraît particulièr...

À la une
Qu'entend-on par transition professionnelle ?

Qu'entend-on par transition professionnelle ?

15 Juil 2025

Les évolutions du monde du travail se sont assorties d'une instabilité croissante des situations d'emploi et d'un nombre de plus en plus important des mobili...

À la une
Quelles ressources en cas de souffrance au travail ?

Quelles ressources en cas de souffrance au travail ?

15 Juin 2025

Lorsque je rencontre des personnes en grande souffrance en lien avec le travail qui me racontent ce qu'elles vivent ou ont vécu au travail, je peux constater...

Catégories