Les liens entre Martin Buber et Carl Rogers ?

Selon la FF2P, la pensée de Carl Rogers a été influencée par des philosophes comme Martin Buber, John Dewey et Soeren Kierkegaard sur des aspects différents : l'importance de la relation et son fondement qui en est la réciprocité (Buber), le primat de l'expérience subjective dans la thérapie (Dewey) et pour les aspects existentiels et vivants de la personne sur lesquels repose le concept de tendance actualisante de Carl Rogers (Kierkegaard). Je vais m'intéresser ici plus particulièrement aux apports de Martin Buber dans sa pensée. Pour cela, je vais dans un premier temps présenter rapidement qui est Martin Buber, puis introduire à son oeuvre majeure. Je verrai ensuite les liens avec Carl Rogers. Je terminerai par les questions auxquelles cela me renvoie à partir de ma pratique de psychothérapeute en interrogeant notamment les frontières, donc les articulations possibles, entre existence, relation, spiritualité, thérapie et développement.

Petite présentation de Martin Buber

Martin Buber (1878-1965) naît à Vienne dans une famille de confession juive. Après la séparation de ses parents, il passe une partie importante de son enfance chez ses grands-parents à Lemberg (aujourd'hui Lviv), où il reçoit une solide formation à la fois profane et dans la tradition juive.

Il étudie ensuite la philosophie, l'histoire de l'art et la littérature dans plusieurs universités allemandes. Très tôt, il s'intéresse au hassidisme, courant mystique du judaïsme qui aura une influence majeure sur sa pensée. Pour Buber, le hassidisme témoigne d'une spiritualité dans laquelle Dieu n'est pas seulement une réalité à laquelle on adhère intellectuellement : il peut être rencontré dans l'existence et dans la relation.

Au début du XXᵉ siècle, Buber s'engage également dans le mouvement sioniste, mais il défend une conception essentiellement culturelle et spirituelle du sionisme. Il sera toute sa vie un partisan du dialogue entre Juifs et Arabes et d'une coexistence politique fondée sur la reconnaissance réciproque.

En 1923 paraît son œuvre majeure, "Ich und Du" ("Je et Tu", traduit en français en 1938), qui constitue le cœur de sa philosophie dialogique.

Après l'arrivée des nazis au pouvoir, Buber quitte l'Allemagne en 1938 et s'installe en Palestine. Il enseigne ensuite à l'Université hébraïque de Jérusalem, notamment la sociologie et la philosophie sociale. Il poursuit ses réflexions sur le judaïsme, la relation humaine et le dialogue entre les peuples jusqu'à sa mort à Jérusalem en 1965.

La philosophie de Martin Buber repose sur l'idée fondamentale que la relation est à la base de l'existence humaine "C’est par l’autre que le sujet entre vraiment dans l’existence." (Mirahi) et que l'être humain se réalise pleinement à travers le dialogue avec autrui. Pour C-M Leroy (2005), Martin Buber est le précurseur du personnalisme (l'homme est un être relationnel, essentiellement social et communautaire, libre, transcendant et a une valeur en soi). Martin Buber est considéré comme le philosophe du dialogue "qui a substitué le couple « Je-Tu » au « Je pense » solitaire de Descartes". Pour Thomas présenté par Priels (2021), " La dimension dialogique de la relation repose chez lui sur une philosophie du langage dans lequel l’individu prend vie et mouvement. Loin de Descartes, l’expérience existentielle de la relation est au cœur de la pensée de Buber".

Voyons plus en détail sa philosophie ci-dessous.

Eléments introductifs à la philosophie bubérienne

Pour Martin Buber, l'être humain est fondamentalement relationnel. Pour lui, c'est dans la relation à l'autre, que le "Je" devient véritablement un "Je". Autrement dit, le « Je » n'est pas une réalité complètement constituée avant la rencontre avec l'autre.

Dans son ouvrage "Je et Tu", il propose deux couples de termes représentant deux attitudes profondes de la conscience. Il appelle ces couples des « mots-principes". Il s'agit du "Je-Tu" et du "Je-Cela". Selon Misrahi (2016), "Ils valent en effet comme principes directeurs d’une attitude intentionnelle (orientée et volontaire), attitude de la conscience qui, en même temps, exerce une action dans le monde.". La relation va ainsi déterminer d'une certaine façon la manière dont le sujet existe ou non.

La perspective du "Je-Cela" dans la relation à l'autre ? "Je" rencontre l'autre comme un objet de connaissance. "Je" considère l'autre à partir de ses caractéristiques, de ses propriétés, de ce qu'il peut observer ou comprendre. Ces informations peuvent être pertinentes. Mais quelque chose se perd lorsque l'autre est réduit à ce que "je" peut savoir de lui. L'autre devient alors un "Cela".

La perspective du "Je-Tu" dans la relation à l'autre ? "Je" n'est plus principalement en train d'observer, d'analyser ou d'utiliser l'autre. "Je" est en présence de lui. Il y a une rencontre entre deux sujets. "Je" rencontre l'autre comme une personne. Ce positionnement relationnel n'est pas une catégorie permanente de relation. Nous pouvons alterner constamment entre "Je-Tu" et "Je-Cela". Pour Misrahi (2016) : "Dans l’attitude Je-Tu, que nous appelons l’attitude relationnelle, la conscience se tourne effectivement et activement vers autrui ; et ce mouvement actif fait surgir à la fois la présence forte de l’autre et la conscience de soi comme sujet."

Pour Misrahi (2016), Martin Buber est le philosophe de la réciprocité. Dans son article que je trouve très intéressant, il présente l’ouvrage de Martin Buber, "Je et Tu". Il met en avant la réciprocité et montre en quoi, pour l'auteur "le sujet n’est jamais antérieur à la relation tant, à la différence des rapports d’objectivation où l’autre est traité comme un simple moyen, c’est par la réciprocité que le Je se pose, et pose l’autre, dans le même moment, comme sujet. La rencontre y apparaît alors comme un « acte total », spontané et radical par lequel surgit la présence et où chacun affirme l’autre dans une connaissance immédiate et désintéressée."

Ainsi, dans la relation "Je-Tu", "Je" n'est pas simplement en train de produire quelque chose sur l'autre. Il se passe quelque chose entre eux. Buber pense la rencontre comme un événement qui advient entre deux personnes. Misrahi (2016)  précise : "Dans le Je-Tu, le mouvement est immédiatement réciproque puisque ce sont deux consciences qui, face à face, se situent ensemble dans la double perspective de l’affirmation de l’autre comme Toi et de sa propre affirmation comme Je."

Enfin, pour Martin Buber, toutes les relations "Je-Tu" particulières peuvent éventuellement ouvrir sur une relation fondamentale avec ce qu'il appelle le « Tu éternel », c'est-à-dire Dieu. C'est la dimension spirituelle de la philosophie de Martin Buber. Selon C-M. Leroy (2005) : "Si le Tu du « Je-Tu » peut être la nature, un autre ou Dieu, c’est cependant la relation du Je aux autres hommes qui est principale. Mais il est vrai que, quand s’accomplit la relation parfaite, « ces trois portes se groupent en un seul portail qui est celui de la Vie Réelle » et que l’homme ne peut dire alors par laquelle des trois portes il est passé."

Alors quelle est la dialectique Buber/Rogers ?

Carl Rogers a rencontré Martin Buber en 1957 à Ann Harbor (Université du Michigan), dans le cadre d'une conférence consacrée à Martin Buber et donc d'une audience publique. Elle a été modérée par Maurice Friedman (grand spécialiste de Martin Buber). Le dialogue a été enregistré et retranscrit par la suite.

Cissna et Anderson dans un article de 1994 résument ce que les deux protagonistes ont dit et analysent la conversation elle-même comme un évènement dialogique. Ils ont travaillé à partir de l'enregistrement audio. Ils insistent sur le fait que malgré les conditions particulières de la rencontre (audience publique, domaines disciplinaires différents des deux interlocuteurs...), un véritable dialogue a pu se mettre en place. Les deux hommes se sont questionnés, ont réfléchi ensemble, la signification s'est construite dans l'interaction qui a été féconde dans la mesure où elle a transformé les interlocuteurs, ainsi leurs compréhensions respectives ont évolué dans la conversation.

Daval dans un article de 2008, montre en quoi Carl Rogers a été influencé par les travaux de Martin Buber. Il met en rapport la personne, le relation "Je-Tu", la confirmation et la relation thérapeutique. Tout d'abord, "Rogers veut rencontrer l’autre en tant que personne.". De plus, suite au dialogue de 1957 avec Martin Buber, il veut "confirmer" l'autre, expression emprunté à son débatteur. Selon Daval : "Confirmer l’autre, c’est accepter toutes ses potentialités, c’est l’aider à laisser celles-ci se développer et s’épanouir. Confirmer l’autre, c’est faire confiance à sa créativité, et l’aider à la mettre en œuvre.".

De son côté Martin Buber, suite à cette rencontre, va ajouter en 1958 un Post-scriptum à son livre "Je-Tu" où il semble nuancer, préciser, ce qu'il a exprimé à Carl Rogers lors de leur débat concernant la mutualité dans la relation thérapeutique. Il y développe tout d'abord ce que doit viser la psychothérapie. Pour lui, le véritable objectif est ce qu'il appelle la « régénération d'un centre personnel atrophié »Le psychothérapeute doit permettre à la personne de retrouver son unité personnelle et sa capacité à entrer à nouveau dans une relation vivante avec le monde. Le psychothérapeute ne se contente pas "d'analyser" son patient. Puis, il précise comment cette régénération peut avoir lieu. La régénération du centre personnel ne peut être accomplie que par celui qui saisit « l'unité latente » de l'âme souffrante et qui adopte une « attitude de partenaire, de personne à personne », plutôt qu'une attitude d'observation d'un objet. Martin Buber  se rapproche donc considérablement de Rogers sur la qualité de la relation, mais il maintient une différence fondamentale concernant sa structure. En effet, si le thérapeute doit pouvoir pratiquer "l'inclusion" (se déplacer intérieurement vers le point de vue du patient, tout en restant lui-même), le patient ne peut faire exactement la même chose à l'égard du thérapeute ce qui mettrait fin à la relation spécifiquement thérapeutique. Ainsi, Martin Buber en arrive à la conclusion que la relation thérapeutique peut être une relation Je-Tu authentique tout en demeurant structurellement asymétrique. Il introduit alors une "une limitation normative de la mutualité" : il existe des relations "Je-Tu" dans lesquelles la mutualité complète est impossible par nature (enseignant-élève ; psychothérapeute-patient ; pasteur-fidèle), ce qui ne signifie pas nécessairement absence de relation "Je-Tu". "Je-Tu" ne signifie pas nécessairement symétrie parfaite ou réciprocité absolue. Enfin, il ajoute une condition paradoxale à la guérison : le thérapeute doit être suffisamment proche pour rencontrer réellement le patient comme une personne, mais suffisamment distinct pour conserver sa position thérapeutique.

Ce à quoi cela me renvoie dans ma pratique

L'influence Bubérienne sur la pensée et la pratique de Carl Rogers m'éclaire sur l'importance de la posture dans l'ACP et sur pourquoi elle est autant travaillée de façon expérientielle lors de la formation du thérapeute. Dans l'ACP, le positionnement interne de ce dernier par rapport à son client est considéré comme capital dans l'évolution thérapeutique du client. Cela fait pour moi la différence avec les autres approches psychothérapeutiques auxquelles j'ai été formée à ce jour, qui, si elles nomment des attitudes conseillées (bienveillance...) chez le thérapeute face à son patient, elles n'en font pas le coeur du développement du thérapeute et du client. Cela me paraît être une clé.
Une autre réflexion concerne la philosophie dialogique de Buber. Elle me renvoie à deux auteurs russes : Vygotsky (1896 - 1934) et Bakhtine (1895 - 1975), pour lesquels la relation est également centrale dans le développement des personnes. Vygotsky, psychologue du développement, pense que les fonctions psychiques supérieures de l'être humain se constituent en premier lieu dans la relation sociale avant d'être intériorisées. Bakhtine,  historien et théoricien russe de la littérature, considère quant à lui que le dialogue devient une structure fondamentale du langage et de la conscience. Faire dialoguer ces trois auteurs pourrait être intéressant en éclairant différentes dimensions de ce qui peut se passer dans la relation thérapeutique. Autrement dit comment articuler philosophie du dialogue, intersubjectivité, langage, développement psychique et processus psychothérapeutique ou bien encore, existence, relation, langage, psychothérapie, développement, spiritualité... Cela fera peut-être l'objet d'un nouvel article !

Eléments de bibliographie

Buber, M. (1958). I and thou (R. G. Smith, Trans.; 2nd ed.). Charles Scribner's Sons. (Original work published 1923).

Cissna, K. N., & Anderson, R. (1994). The 1957 Martin Buber-Carl Rogers dialogue, as dialogue. Journal of Humanistic Psychology, 34(1), 11–45. https://doi.org/10.1177/00221678940341003

Daval, R. (2008). Les fondements philosophiques de la pensée de Carl Rogers. Approche centrée sur la personne. Pratique et recherche, 8(2), 5–20. https://doi.org/10.3917/acp.008.0005

Leroy, C.-M. (2007). Martin Buber, précurseur du personnalisme. Approche centrée sur la personne. Pratique et recherche, 1(1), 67–72. https://doi.org/10.3917/acp.001.0067

Misrahi, R. (2008). Martin Buber, philosophe de la relation. Revue du MAUSS, 32, 470–477

Priels, J.-M. (2005). Carl Rogers et Emmanuel Mounier : Perspectives personnalistes et révolutionnaires pour l’avènement de la personne nouvelle. ACP-France. acpfrance.fr

Priels, J.-M. (2021). Carl Rogers et Martin Buber : Clinique et philosophie de la rencontre [Compte rendu du livre de J.-P. Thomas]. Approche centrée sur la personne. Pratique et recherche, 31(1), III. https://doi.org/10.3917/acp.031.0096c


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