Qu'est-ce que l'Analyse de la Pratique Professionnelle (APP) ?

Dans le cadre des mes études en psychologie du travail (Cnam), j'ai été amenée à étudier différentes méthodes d'élaboration de l'expérience professionnelle. Parmi ces dispositifs, il a été notamment question de la méthode de l'Analyse de la Pratique Professionnelle (APP). Au cours de mes différentes expériences professionnelles, j'ai constaté une grande diversité des pratiques d'APP par rapport à ce qui m'avait été enseigné au Cnam. C'est ce constat qui préside à la constitution de cet article que je vous partage aujourd'hui. Comment comprendre cette diversité ? Quelle définition donner à l'APP en psychologie du travail ? En quoi cela consiste ? Quels en sont les gains ?

L'Analyse de la Pratique Professionnelle : une histoire complexe

La littérature scientifique vient appuyer mes constats empiriques : l'APP n’est pas une méthode unique et unifiée. En France, elle désigne aujourd’hui une famille de dispositifs assez divers, qui diffèrent par leurs références théoriques, leurs objectifs et la manière dont le groupe est animé (Blanchard-Laville et Fablet, 2002 ; Chami, 2020).

Il est possible de comprendre cet état des lieux de l'APP en lien avec son histoire. L'APP trouve les sources de son origine dans les années 1940. Elle s'est fortement développée sur ces 30 dernières années (Chami, 2020). Selon Chami (2020), les orientations de l'APP :  « ... sont bien sûr tributaires de l’histoire des différents courants, des milieux culturels et professionnels dans lesquels évoluent les chercheurs et les praticiens. Mais ces orientations sont aussi influencées par la transformation rapide de la société qui modifie la structure des institutions et des organisations. L’APP n’est plus seulement un outil au service de la formation et de la professionnalisation, elle est devenue un enjeu dans les transformations qu’opèrent les organisations, elles-mêmes entraînées par une société de plus en plus gouvernée par les impératifs économiques, et par des systèmes de représentation dominants qui affectent les modalités d’analyse de l’agir. ». Afin d'avoir une vision globale de l'histoire de l'APP, Thiebaud et Vacher (2020), propose les points de repère chronologiques suivants que je trouve éclairants.

La première source majeure de l'APP serait constituée par les groupes dit Balint qui se sont développés dans les années 1940. Michaël Balint (médecin et psychanalyste hongrois) part d'un constat : la formation médicale classique prépare insuffisamment les médecins à ce qui se joue dans la relation avec le patient. Plutôt que de leur enseigner directement la psychanalyse, il propose de partir de situations professionnelles réellement rencontrées, apportées par les médecins eux-mêmes, afin de réfléchir collectivement à ce qui s'y joue. Il s'agit ici de partir de l'expérience professionnelle vécue qui devient objet d'élaboration. C'est particulièrement intéressant pour les professions relationnelles : médecin/patient ou client, enseignant/élève, éducateur/usager, psychothérapeute/patient ou client, etc...  Cette méthode va devenir effective en France au cours des années 70 (sous l'impulsion de Levine).

Dans les années 1970 et 1980, à la suite des travaux de Carl Rogers (1968), de Peretti propose des groupes d’approfondissement professionnel (GAP) qui viennent rompre avec l’ancrage psychanalytique unique. Il développe l’idée que la conception d’un protocole rigoureux doit permettre à des groupes de fonctionner sans être dépendant d’un spécialiste (le psychanalyste jusque-là). Il présente ainsi un modèle qui rassure les institutions (comme l’Education Nationale en France). Selon Thiebaud et Vacher (2020), ces deux facteurs favoriseront la diffusion de l’analyse de pratiques professionnelles.

Enfin, Donald Schön  (philosophe de formation puis chercheur et homme de terrain) déploie la pratique réflexive (1983). Il distingue notamment la réflexion dans l'action et la réflexion sur l'action après coup. Cette seconde dimension est particulièrement importante pour l'APP : le professionnel revient sur une situation vécue, cherche à comprendre ce qu'il a fait, comment il a interprété la situation, pourquoi il a agi ainsi, et peut ainsi transformer son expérience en savoir professionnel.

Pour Thiebaud et Vacher (2020) : "De cette époque, naissent de multiples méthodes d’accompagnement dont certaines se revendiquent clairement de l’APP, qui devient au cours des années 2000 un acronyme générique. Ces pratiques se fondent sur divers paradigmes (cognitiviste, psychanalytique, socioconstructiviste, systémique, etc.). Elles se formalisent parfois dans des dispositifs « labellisés » (GEASE[1], GFAPP[2], ARPPEGE, etc.) qui se diffusent par l’intermédiaire de textes et de formations."

Il faut cependant éviter de présenter cette généalogie comme une filiation unique : l'APP française est issue de plusieurs courants qui se sont rencontrés et différenciés. En effet, elle s'est développée dans plusieurs champs :  la formation des adultes, le travail social, l'éducation, la santé, les métiers relationnels, etc... Chami (2020) montre d'ailleurs que les modèles d'APP sont aujourd'hui très hétérogènes : modèles réflexifs, constructivistes, psychanalytiques, psychosociologiques, mais aussi influencés par la clinique de l'activité et la psychodynamique du travail.

Voyons maintenant plus spécifiquement la perspective et l'influence de la psychologie du travail.

L'APP dans le champ de la psychologie du travail

Du point de vue de la psychologie du travail, l'histoire de l'APP peut être présentée en trois grandes filiations qui vont progressivement se rencontrer.

La première filiation est celle de l'ergonomie francophone (Wisner, Leplat), qui s'est construite autour de la distinction entre travail prescrit et travail réel. Cette distinction est essentielle pour comprendre ce qui deviendra ensuite une partie de l'APP : ce qui est demandé au professionnel n'est jamais exactement identique à ce qu'il fait réellement pour parvenir à réaliser son travail. Le travail réel comporte donc des ajustements, arbitrages, régulations, compromis, savoir-faire et prises d'initiative qui ne figurent pas nécessairement dans les prescriptions.

Une deuxième filiation est celle de Christophe Dejours et de la psychodynamique du travail. Ici, l'enjeu n'est plus seulement de comprendre comment le travail est effectivement réalisé, mais de comprendre la façon dont le sujet s'investit dans son activité, quel est son rapport à son activité (ce que le travail fait au sujet et comment le sujet transforme son travail). Lhuilier (2006) souligne justement que les dispositifs de clinique du travail doivent éviter de transformer les problèmes du travail en simples problèmes psychologiques individuels : ils doivent rester attentifs aux situations concrètes de travail. C'est une précaution particulièrement importante lorsqu'on parle d'APP.

Enfin, la troisième filiation particulièrement importante ici est celle d'Yves Clot et de la clinique de l'activité, développée au Cnam à partir des années 1990. Elle se centre sur l'activité et son développement. Y. Clot distingue notamment l'activité réalisée (ce qui se fait, qui est visible) du réel de l'activité (ce qui sous-tend ce qui se fait, qui est invisible). L'activité est donc constituée par l'activité réalisée et le réel de l'activité. Cela introduit tout un volume à prendre en compte dans le rapport au travail qui va nourrir une APP : les dilemmes rencontrés dans l'activité, tout ce qui a précédé le choix d'une action, les activités suspendues, empêchées, inhibées ou, au contraire, déplacées...

Certaines APP vont peu à peu intégrer des problématiques propres à la psychologie du travail : que fait réellement le professionnel ? Comment fait-il face aux contraintes du travail ? Que fait-il lorsque les prescriptions ne permettent pas de réaliser correctement le travail ? Quels sont ses dilemmes et ses choix ? Qu'est-ce qui empêche ou favorise son pouvoir d'agir ? Que devient son activité lorsqu'elle est discutée collectivement ? ... Sous cet angle, l'APP devient aussi potentiellement un dispositif d'analyse et de transformation du travail.

Alors comment définir l'APP en psychologie du travail ?
L'APP est un espace collectif d'élaboration de l'expérience professionnelle, d'échanges et de confrontation des pratiques professionnelles.

En effet, l'analyse des pratiques professionnelles est un dispositif collectif et réflexif dans lequel des professionnels mettent en discussion des situations issues de leur activité afin d'élaborer ce qui s'y joue, d'interroger leurs manières de faire et de penser, et de développer leur compréhension et leur capacité d'action dans les situations de travail. Elle permet d'apprendre pour repenser le métier avec la mise en place de nouvelles règles de métiers.
Ainsi,  ce dispositif d'élaboration collective de l'expérience professionnelle, est susceptible de soutenir à la fois la réflexivité des professionnels, la compréhension de leur activité et le développement de leur pouvoir d'agir. 

Déroulement d'une APP ? Et gains retirables ?

Comment fonctionne l'APP  concrètement ?
Je ne vais pas ici présenter un déroulement précis de cette méthode mais juste en donner les grandes lignes.
Lors de la première séance, le psychologue du travail prend un temps d'accueil et d'introduction lors duquel il pose le cadre et les règles de fonctionnement. Un tour de table est ensuite initié pour savoir qui souhaite partager une situation. Après avoir choisi collectivement la ou les situation(s) à analyser, il est demandé à chaque personne concernée de décrire la situation de travail de façon synthétique à partir d'éléments significatifs et de préciser son besoin au groupe. Les membres du groupe réagissent ensuite à ce qu'ils ont entendu. Puis, un échange s'engage entre les participants. Il y a analyse et confrontation des pratiques (ce qui a été fait, ce qui aurait pu être fait...). En fin, le participant "demandeur" réagit à ce qui a été évoqué et élabore comment il voit les choses après ces échanges, ce qu'il compte mettre en place. Lors de la séance suivante, un tour de table est fait sur les changements, ce qui a pu être mis en pratique depuis la séance précédente. Puis une nouvelle recension des sujets à aborder est réalisée etc...
Le psychologue du travail est garant du cadre et accompagne les échanges. Il favorise l'élaboration individuelle de l'expérience professionnelle. Il soutient les controverses professionnelles et l'élaboration collective. Il aide à l'élaboration d'un plan d'actions avec le groupe.

... et pour quels bénéfices ?
Le travail d'élaboration professionnelle permet de rendre visible le travail réel. Le travail devient un objet de pensée individuel et collectif.
S'arrêter régulièrement sur des situations de travail qui nous interrogent, les regarder comme un objet d'étude extérieur, favorise le développement de la réflexivité (prise de recul et auto-observation dans l'activité). Qu'est-ce que je fais ? Comment je fais ? Pourquoi je fais comme cela dans cette situation ? Qu'est-ce qui me pose problème ? ...
Un autre bénéfice possible est le développement de l'activité et du pouvoir d'agir : rendre possible une nouvelle manière d'agir.
Soutenir et renforcer le collectif de travail (comment font les autres ? comment mieux coopérer ? les critères d'un travail bien fait ? ...) peuvent aussi être des fruits de cette méthode.
Toutes ces raisons font que cette méthode peut agir en prévention des Risques Psycho-Sociaux (RPS) en permettant d'articuler subjectivité, activité, collectif, organisation et santé.

Eléments de bibliographie

Altet, M. (2000). L'analyse de pratiques : Une démarche de formation professionnalisante ? Recherche & Formation, 35, 25–41

Barbier, J.-M. (2005). Les théories de l'activité entre travail et formation. Savoirs, 8(2), 9–50. https://doi.org/10.3917/savo.008.0009

Blanchard-Laville, C., & Fablet, D. (2002). Analyse des pratiques : Approches psychosociologique et clinique. Recherche & Formation, 39, 5–7. https://doi.org/10.3406/refor.2002.1737

Bollecker, M., & Delage, C. (2024). L’analyse des pratiques : Le maquis d’une pratique et une pratique de maquis ! Le Sociographe, 85(1), 124–133. https://shs.cairn.info/revue-sociographe-2024-1-page-124?lang=fr

Chami, J. (2020). L'analyse des pratiques professionnelles : Quelques repères. Savoirs, 53(2), 11–47. https://doi.org/10.3917/savo.053.0011

Clot, Y. (2007). De l’analyse des pratiques au développement des métiers. Éducation et didactique, 1(1), 83–93. https://doi.org/10.4000/educationdidactique.106

Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d'agir. Presses Universitaires de France.

Lagadec, A.-M. (2009). L'analyse des pratiques professionnelles comme moyen de développement des compétences : Ancrage théorique, processus à l'œuvre et limites de ces dispositifs. Recherche en soins infirmiers, 97(2), 4–22. https://doi.org/10.3917/rsi.097.0004

Lhuilier, D. (2006). Clinique du travail : Enjeux et pratiques. Pratiques psychologiques, 12(2), 205–219

Lhuilier, D. (2025). Perspectives pour le développement de la clinique du travail dans le contexte contemporain. Psychologie du travail et des organisations, 31(3), 129–147. https://doi.org/10.1016/j.pto.2025.03.001

Thiébaud, M. (2024). Le développement des analyses de pratiques professionnelles : Quelques éléments de rétrospective 2013–2023. Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, 25, 8–19. https://www.analysedepratique.org/?p=5739

Thiébaud, M. et Vacher, Y. (2020). L’analyse de pratiques professionnelles dans une perspective  d’accompagnement, d’intelligence collective et de réflexivité. In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, No 18, pp. 43-69 et Le Codéveloppeur, vol 6, no 3. http://www.analysedepratique.org/?p=3716 et https://www.aqcp.org/wp-content/uploads/3.-thiebaud-vacher-revue-app-16juin2020.pdf   


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